Cherjournal,aujourd'huionm'arracherlesdentsdesagesse.
Alors.
En ce moment, je me retrouve avec deux lambeaux de gaze serrés entre mes mâchoires saignantes, qui se contractent désespérément dans le but de produire un caillot. Mais de caillot, il ne s'en forme point; ma salive, abondante, comme stimulée et ce perversement, charrie le goût salé de ma substance qui s'égoutte bêtement, comme si ça changeait quelque chose à ces quatre trous béants.
Je reste là, le teint bouffi de l'empâtement de ma conscience, couleur pâle malsain et rose fièvre, à faire une morsure de gencive à du tissu qui ne le sent pas.
Moi je le sens en tout cas. C'est une sensation désagréable, un peu ridicule. Je ne sais pas ce que je préfère entre ça ou la lavasse de sang dilué qui m'emplit la bouche si j'arrête la tentative d'escar.
Ça s'est passé très vite.
Joli-jeune-maxillo-chirugien, Docteur D, m'as arraché ça fort proprement, toutes intactes sauf une, que la scission rend plus esthétique, dévoilant les reflets nacrés de l'ivoire d'une dent; on m'a donné ça dans un sachet scellé, stérilité oblige. Faudrait pas que je les contamine d'un possible SIDA.
Je trouvais pour une fois agréable de me faire appeller "ma chouette" ou "ma belle" par un professionnel de la santé; ça me donnait des envies dignes de torchon pornos de mauvais goût. Oui docteur! Et en pensant à ça live, alors qu'il me tripotait en me donnant parfois de petites claques, afin de pouvoir enfouir le dard raidi de son aiguillon dans ma... veine pour m'administrer le calmant, je me croisais les jambes.
Parce que des fois, faut faire semblant de s'auto-sermoner, juste pour se faire semblant qu'on reste rationnelle, en contrôle, groundée. Ne pas franchir la mince ligne entre la névrose et la psychose. Ne surtout jamais se mentir à soi-même; sauf peut-être pour mieux se connaître.
...C'est sûr que de s'accrocher dans l'encoignure du mur en guise de démarche sexy, c'est assez peu convainquant. Mais je me reprendrai. Au prochain rendez-vous.
Dans ma tête. En faisant semblant que je suis spéciale pour lui. Comme s'il s'en foutait pas.
...Mais ceux qui font semblant et me demandent des permissions s'en foutent autant; alors aussi bien le Docteur que l'autre petit gars.
Et ceux qui vous sont reconnaissants d'avoir fait pour eux plutôt que d'avoir été pour eux aussi s'en foutent. Si c'était pas si horriblement triste, ça serait presque comique, leur tête, quand ils se rendent compte que vous avez une existence propre à vous, qui ne concordent pas toujours avec leurs désirs, explicitement ou implicitement exprimés. Ahuris! Ciel, qui l'eut cru.
Et oui, je fais des allusions qui visent.
Je vise, toujours, mais c'est pas toujours la même, c'est pas toujours quelqu'un.
Ne croyez donc pas que ça vous concerne pas.
Mais pour revenir aux dents (on les aime, les dents).
Elles trempent présentement dans un petit verre d'eau, qui dissoudra ma chair gluante y étant encore attaché.
Sinistres, ces haillons de mâchoires, viscosité blanchâtre sillonée de minces veinules incarnates. On dirait de la viande. De la viande bien morte, faisandée, charognardante. C'était à moi, et c'est plus là. Jy touche. Je constate qu'il y a de cette charogne à moi à l'intérieur de l'os. La tentation me prend de sucer à même la racine de cette molaire afin d'en extraire cette moëlle, ma moëlle, mais il y aurait dans cet acte une inexplicable viciosité, quelque chose de vaguement morbide et lubrique à la fois.
Le sang qui les tache m'a l'air souillure, même si c'est à moi, et je les mettrait bien dans l'eau de javel pour rendre ça propre, blanc, très mort, impersonnel enfin. Mais ma maman dit que ça les dissoudrait; je veux quand même pas ça.
Elle m'administre comme son poupon, je la laisse faire parce que c'est plus simple, mais je n'arrive pas à m'acclimater complètement à ce directoire; mais quand je me fâche, elle se rebiffe, se targue de me rendre service, et comme elle a raison malgré son emprise, comme elle se dévoue admirablement malgré l'imposition de sa volonté toute puissante, je ne réplique pas, je me laisse être sa larve impotente. J'y trouve en retour la jouissance secrète de rejetter sur sa gouverne la faute de ma grande incapacité, celle à tout.
Je l'aime et la vénère, et la laisse m'humilier parce que ça lui fait plaisir et que je n'ai pas de force.
Je vous laisse m'humilier, parce que ça vous fait plaisir et que je n'ai pas de force. Mais des fois, mon épine dorsale se redresse involontairement, comme un ressort, clac, réflexe presque naturel de fierté, je change brusquement, je refuse de céder et voilà, c'en est fait, je vous perd. Ou vous restez.
Dépend d'à quel point vous pouvez supporter quelqu'un d'autre que vous. Car c'est un de mes défauts; j'ai tellement l'air d'être quelqu'un (sans qu'il n'y ait nécessairement de fondements réels à cette impression que je dégage), qu'il y a des gens incapables de surmonter cette preuve de leur non ubiquité en ce monde. J'en deviens une vipère, une aberration ou une traîtresse; on me met même à la tête d'armées, ça va aussi loin.
Enfin.
En arrivant ici ça dégoûtait de partout. Je tachais des chiffons et j'avais les commissures enduites de rouge profond, ce qui tranchait sur la pâleur sèche de ma bouche. Le sang a souillé le blanc immaculé du lavabo, il y en a eu par terre.
Et en plus faudrait pas que je mange avant que ça arrête de saigner! Non mais ça va pas. Je suis pas une putain de moine anachorète, de boulimique crinquée ou de macrobiotique granole pro-naturothérapishit, le jeûne c'est mal, déjà qu'il faut que je me restreigne trois heures avant un rende-vous qui est à neuf heures, faudrait que j'attende encore ensuite? Il est 19h00 et ça a pas arrêté! Avant que je me prive de la divine nourriture substantative, il va faire beau oui, je suis pas une conne, trop lâche pour se faire mal comme du monde quand elle veut avoir mal, et qui chipote sur sa vie par malhonnêteté.
Quand on veut se faire mal, faut y aller franchement. Pas se cacher derrière des paravents aussi débiles qu'inefficaces. Faites comme les copines, coupez-vous, faites comme moi, empilez les poisons, faite comme l'autre, suicidez-vous (et ratez votre coup). Mais franchement, les maladies de bouffe, c'est pour les menteuses.