Il y a eu un moment dans ma vie ou, après plusieurs remises en questions, choix vestimentaires et édifications de priorités existencielles, j'ai eu la sensation rassurante, enlevante même, d'être quelqu'un, et plus précisément, d'être moi. J'avais quelque chose comme 16 ans sans doute, je pouvais énumérer les différences entre le moi et le reste instantannément, je me trouvais toutes sortes d'attribus qui me semblaient immuables, ou ne pouvant changer que pour le mieux.
Quelque part en chemin, cependant, j'ai dû m'égarer, parce que à un carrefour, je ne me suis plus trouvée. C'était assez paniquant, mais je me suis assise sur une borne et depuis ce moment là je songe.
J'ai perdu cette sensation de "moi" qui allait de soi auparavant.
Il est dur de se rendre compte de quand cela est arrivé, et comment. Moi-même, bien que je ne sois pas toute là, je me gratte la tête à ce propos.
Mais dans tous les sens par lesquels je tente d'analyser ce curieux problème, une chose est récurrente; c'est l'auto-déppréciation.
Ici, l'élément de cause à effet n'est pas clair, et le fameux problème de la poule ou de l'oeuf se pose. C'est parce que je ne sais plus qui je suis que je me détesterais, m'en voulant de ne rien avoir bâti de solide, concret et représentatif pour me baliser à mes yeux et à ceux des autres , ou c'est parce que je me déteste que je douterais de qui je suis, ne voulant pas être telle qu'au jour sordide auquel je m'auto-décris?
C'est dur à déterminer, comme vous voyez.
Mais l'incidence de l'auto-déppréciation sur ma perte d'identitée est assez facile à exposer.
D'abord, je ne me reconnais plus dans ce que j'aime.
Trop facilement impressionée par cette espèce d'élitisme culturel facile et de mauvais goût que beaucoup de gens affichent, je me suis mis en tête que tout objet d'art que j'aimais devait être un trésor que j'eusse déterré avec les ongles et la douleur, une perle inconnue et radieuse disponible seulement aux suprêmes adeptes méritants qui-les-connaissaient-avant-tout-le-monde, le calice cérémoniel d'une clique hautement sélectionnée.
Pourquoi? Parce que l'impopularité devrait garantir la qualité. Voyons. D'où vous venez pour penser autrement? Sûrement pas de Montréal.
Ce système un peu étrange m'a mené à me dire que pour parfaitement ressentir une oeuvre, il faudrait donc lui être parfaitement affilié, ce en tout point, en plus de la mériter.( Chacun dans sa boîte, qu'on ne se mêle pas; et que la boîte soit belle, encore!).
J'ai donc commencé à considérer tout ce que j'aimais, avec une passion touchante à force d'être naïve, comme victime de mon amour artificiel, impur: Beck est sur une grosse étiquette (DCG), c'est mon père qui m'a fait découvrir Frank Zappa, Blue Oyster Cult, Yes, Genesis, Pink Floyd, Led Zeppelin, R.E.M, David Bowie, les Beatles, les Rolling Stones, Jimi Hendrix, the Clash, Bob Dylan, j'en passe. Les New York Dolls et PRIMUS, ça me vient de Ron. Gomez, les White Stripes, les Yeah Yeah Yeahs, Turin Brakes, Coldplay, c'est Alex (un de ceux qui découvre-tout-avant-tout-le-monde). CAKE, c'est un legs involontaire de ma tante qui est morte du cancer.
Les seules découvertes pures sont celles faites seul, totalement SEUL, avec beaucoup de chicannerie et de jalousie, grâce aux radios étudiantes, aux journaux gratuits, aux soirées passées dans des bars hips-underground dans le Mile-End (le Plateau, là, c'est dépassé, gang) ou le quartier latin, à l'Hémisphère Gauche, au El Salon/Sala Rossa/Casa del Popolo, à la SAT, au café Toc-Toc, au Quai des brumes, au Zoo Bizzare, au Café Chaos, au Divan Orange, à l'Utopik, à la Pharmacie Esperanza, au festival Pop Montréal et Unpop Montréal, que sais-je moi;
Et je ne me sens justement pas dans cette élite, par naïveté peut-être, puisque cette élite parle plus souvent à travers son chapeau qu'à son tour, et qu'elle est loin de cet absolu de perfection qu'elle fait miroiter devant les gens qui leurs semblent d'une ignorance si crasse et méprisante. Je ne suis pas cool; je ne suis pas digne. Pas méritante.
Je suis aliénée à tout ce que j'aime, parce que mon amour est facile, artificiel, c'est un amour profane, mon amour, c'est l'ivraie. Et si donc mon amour est l'ivraie, c'est qu'il n'est pas authentique. S'il n'est pas authentique, ce n'est plus une balise, une référence de qualité pour savoir à qui on à affaire et qu'on peut jeter avec une élégante nonchalance fort étudiée dans la conversation. Mon amour des choses ne peut plus me représenter, parce qu'il est superficiel. Je suis donc déracinée de ce que j'aimais, et que je persiste à aimer, mais sans plus savoir ce que ça continue à faire raisonner en moi.
Et je passe par dessus les livres, les films, la bd, la fanzine et l'art visuel, ça serait trop long, ok?
Ensuite, je ne me reconnais plus dans ce que je fais (la "création" là). En fait, je hais tout ce que je produis (ce journal inclu). J'ai décidé que je n'avais aucun talent. Je ne touche plus à un crayon ni à du papier, quand je le fais, le trait s'en va partout sauf où je le veux, les formes s'abâtardissent, tout est grossier, bâclé, mal chier quoi. Je ferme le carnet, et j'ai peur de revoir les atrocités que j'ai pu y commettre. Tous mes dessins ressemblent à des avortements qui auraient mal tournés. Je me sens plus que jamais complètement incapable de rendre une idée sur le papier, et ça vaut aussi pour l'écriture. Tout sort distordu, et insignifiant.
De plus, je ne me sens rien à dire; rien à dire d'important, de nouveau, de brillant. Je ne dis donc rien. Je n'améliore pas mes techniques. De toute façon, pour l'usage que je pourrais en faire, ça me semble tout à fait vain. En fait, je ne m'en crois même plus capable. Je tais donc ces vices, cela fait des mois que je ne montre rien à personne, sauf aux individus que je crois (ou croyais) digne de confiance, ou tout du moins intéressé; mais leurs commentaires génériques me portent à douter de cette supposition. Je m'en abstient de plus en plus.
J'ai supprimé ma gallerie deviantART, et je n'écris plus qu'ici, ce à des intervalles de plus en plus éloignés.
La création est une souffrance, une blessure à mon orgueuil, l'humiliation de m'auto-recouvrir de boue et de merde, lorsque je dois subir la confrontation avec ces petites choses laides qui gargouilles et qui branlent sur le papier, stupides et infâmantes.
Enfin, je doute de toutes les personnes, et ce sans exception sauf pour ma Mère, je remet en question l'affection qu'ils leurs arrivent de professeur à mon endroit. Je leur attribue des motifs douteux, des intérêts mesquins ou une hypocrisie de bon ton. Toute personne qui dit m'aimer devient suspecte à mes yeux (comment aimer un pareil tas de merde)?
Alors je les passe au crible, sans pitié, sans trêve non plus. Je peux passer des mois sans appeller quelqu'un, seulement pour me convaincre que son absence d'appel est un signe d'indifférence. Je peux tordre la conversation à un point ou je convainc subtilement la personne qu'elle se fout de moi, que je le sais et que je lui donne raison. Je suis capable de faire une analyse infiniment fouillée, basée sur des petits gestes rigoureusement interprétée, du comportement d'un amant, pour prouver à qui s'en enquiert qu'il se contrebalance de moi et qu'il m'utilise vaguement pour le sexe, et ce avec dégoût. Je peux sournoisement vérifier que l'ami testé ne connais pas des détails de moi (que je le lui ai dit ou non) et ainsi me convaincre de son indifférence. Je ne me rappelle jamais de ce qu'on dit de bien de moi, mais je peux retracer dans ma mémoire la plus infime vexation qu'on m'aie faite. Je peux faire semblant de ne pas vouloir venir pour voir si on y tient vraiment, et s'il faut que ce soit précisément *moi* qui vienne (ce qui est tout aussi injuste). Je peux me plaindre qu'on ne voudra pas me voir ce soir là simplement parce que l'on ne m'appelle pas instantannément.
Comme j'invalide l'amour des autres, cela me prouve, par ma logique tordue se mordant la queue, que leur amour est faux, et que si des personnes aussi digne et méritantes ne m'aiment pas vraiment, c'est que je n'en vaux pas la peine.
Et cela fait plusieurs mois que je cherche à sortir de ce cercle infernal, mais j'y retombe sans cesse. C'est mon petit enfer personel, le châtiment d'une athée dont le sens de la vie n'est pas prétracé.
Pour citer un monsieur B, somitée dans sa sphère particulière et que j'ai l'honneur (malgré mon indignitée) de fréquenter de temps à autres, "Je vis dans un monde de merde".
-L